Illustration covid 19 fascisme 2

Le fascisme se conjugue au futur. Hier, il se conjuguait au passé. C’était l’époque de Franco en Espagne, de Mussolini en Italie, d’Hitler en Allemagne. Les faisceaux s’appelaient alors la Phalange, les Chemises noires, les SA ou Sections d’Assaut. En France aussi, pendant la seconde guerre mondiale nous avons eu nos fascistes avec le PPF de Doriot ou la milice de Darnand. Tous ces noms, tristement célèbres, ont durablement marqué notre mémoire. Ils ont laissé une trace de feu et de sang dans les pays où ils se sont implantés. Ils ont aussi laissé une trace indélébile car il n’est pas possible d’oublier l’étendue des crimes perpétrés par les différents fascismes, en Europe, au XXeme siècle. En France les assassinats se sont comptés par dizaine de milliers, en Espagne centaine et en Allemagne par millions. C’est le fameux « passé qui ne passe pas » et lorsqu’on regarde les chiffres on comprend pourquoi.

Pourtant, à l’heure actuelle, les mouvements qui se réclament des mouvements fascistes anciens sont totalement résiduels. Il suffit de lire un ouvrage comme Mon Cousin le fasciste (2017) de Philippe Pujol pour comprendre que le fascisme historique a été, fort heureusement, ramené à l’état de folklore. On ne peut pas aujourd’hui – sauf à se réclamer d’une définition métaphorique, non-historique du concept de fascisme – parler sérieusement de « danger fasciste » ou de « risque fasciste » à l’ancienne pour décrire la situation politique des pays d’Europe. En lisant Mon cousin le fasciste on s’aperçoit en effet qu’il n’y a dans ces mouvements héritiers du fascisme « old school » aucune force vive véritable. Quelques dizaines de jeunes paumés qui jouent à la guerre, dans des pseudo-camps de scouts fascistes et de vieux nostalgiques de la guerre d’Algérie 1 ne constituent aucun danger politique réel – et cela même si on peut, à bon droit, être inquiet des vagues réactionnaires qui fleurissent un petit peu partout sur le continent. On est cependant très loin de la puissance des fascismes historiques, qui étaient, au contraire, des mouvements de masse, composés pour la plupart d’hommes jeunes, qui avaient fait leurs armes lors de la première guerre mondiale, et qui avaient envie d’en découdre avec le monde entier.

On oublie souvent, en effet, que le gros des troupes fascistes, des fameux « faisceaux » italiens, ou allemands étaient composés de soldats perdus, de gueules cassées, de guerriers traumatisés qui avaient appris à la guerre de 14-18, le goût de la violence, du meurtre et du sang. Le fascisme historique est en effet l’une des conséquences, une sorte d’effet secondaire de la guerre de 14-18, un « effet boomerang » qui a vu revenir, dans l’entre-deux guerre, les humiliés, ceux qui croyaient, comme en Allemagne, avoir été poignardés dans le dos – c’était la thèse de Ludendorff –, ou qui se sentaient trahis par « ceux de l’arrière », rongeant leur frein dans l’aigreur et l’amertume. Dans L’Italie de Mussolini, vingt ans d’ère fasciste Max Gallo rappelle ce lien originaire des mouvements fascistes avec la première guerre mondiale : « Souvent le guerrier de retour n’a pas de diplôme : devant lui les portes se ferment, les décorations ne servent à rien. (…) Lui, il était dans les tranchées, mais qui le sait encore ? S’il le peut, il retourne à l’université, l’étude lui semble vaine, il s’aigrit » 2.  L’aigreur, le ressentiment, le déclassement produits par la guerre ont joué un rôle fondamental dans la constitution des mouvements fascistes.

Mais, s’il est vrai que les conditions historiques ne sont plus présentes pour qu’émerge à nouveau un danger fasciste en Europe s’ensuit-il que l’idée du fascisme politique qui se caractérise par la volonté d’un contrôle d’Etat total sur l’ensemble de la population ait complètement disparu de la sphère politique ? Si le fascisme ne se conjugue plus au passé, se peut-il qu’il se conjugue au futur ? Dans quelle mesure l’épidémie de Covid-19 peut-elle être l’occasion de faire renaître de ses cendres le vieux rêve fasciste du contrôle d’Etat total 3 ? Quelle tactique faut-il adopter pour résister au fascisme du futur ?


Marinetti et le fascisme du futur


On l’a oublié, mais le fascisme n’est pas seulement une idée du passé. C’est aussi une idée du futur, ou plus exactement, une certaine idée du futur. Dans la généalogie intellectuelle du fascisme on ne trouve pas seulement les synthèses bancales de Mussolini qui avec son parti, le PNF ou Parti National Fasciste,prétendait opérer une révolution sociale, en vue de construire un Etat-national, fort, conquérant, impérial. D’autres intellectuels ont contribué à la constitution de l’idéal fasciste et, parmi eux, l’écrivain Filippo Marinetti (1876-1944), auteur d’un Manifeste du futurisme (1909) qui a fait date. Dans cet ouvrage Marinetti qui créa les faisceaux futuristes un an avant les faisceaux fascistes de Mussolini déclare : « Notre cœur n’a pas la moindre fatigue ! Car il s’est nourri de feu, de haine et de vitesse ! ». De même il dit : « Le Temps et l’Espace sont morts hier. Nous vivons déjà dans l’absolu, puisque nous avons déjà créé l’éternelle vitesse omniprésente ». Un trader de marché à haute fréquence, shooté à l’accélération de la mondialisation des capitaux, les yeux rivés sur ses algorithmes, ne dirait pas mieux.

Marinetti dans son Manifeste développe donc un véritable culte de l’accélération, s’appuyant sur les développements de l’industrie automobile. Il y fait l’éloge de la modernité industrielle, de la civilisation de l’acier vouant, au passage, le passé aux poubelles de l’histoire : « Admirer un vieux tableau, c’est verser notre sensibilité dans une urne funéraire, au lieu de la lancer en avant, par jets violents de création et d’action. » ; « Boutez donc le feu aux rayons des bibliothèques ! Détournez le cours des canaux pour inonder les caveaux des musées ». Eloge délirant du futur, mépris du passé, culte de l’accélération constante, de la modernité furieuse : n’est-il pas troublant de trouver chez Marinetti, tous les ingrédients du modèle prospectiviste tel qu’il sera développé chez Toffler, dans Le Choc du futur et chez ses épigones ?

Mieux même, on trouve chez Marinetti le thème de l’homme nouveau, produit d’une hybridation , d’une fusion entre l’homme et la machine qui n’est pas sans rappeler les délires « transhumanistes » des futurologues du genre de Nick Bostrom, le fondateur de la World Transhumanist Association, rebaptisée aujourd’hui Humanity +. Ainsi dans Mafarka le futuriste (1910), Marinetti se plaît à rêver d’un nouveau « Prométhée pour le futur ». En même temps qu’il fait l’apologie de la vitesse, de l’élite, de la haine du passé, de la civilisation industrielle et d’un avenir libéré des vieilles études « humanistes », Marinetti se plait à glorifier l’idée de « métallisation du corps humain » à travers son héros Mafarka, engendrant par parthénogénèse un être ailé « métallique et immortel ». On retrouve bien là le thème délirant du « surhumain » ou du « surhomme » cher à Nietzsche – dont la pensée nourrit également, en son temps, l’idéologie fasciste allemande et italienne –, mais revu et corrigé aux goûts de la civilisation industrielle.

Avec la révolution numérique, cette fameuse « révolution technologique 2.0 », le rêve de Marinetti est devenu réalité : toutes les possibilités d’hybridation entre l’être humain et l’intelligence artificielle sont aujourd’hui sur la table. Nick Bostrom, l’un des auteurs de la Déclaration transhumaniste qui propose de se « servir de la technologie pour accroître les capacités physiques, mentales et reproductives de l’être humain » entrevoit donc avec impatience l’émergence d’une nouvelle humanité, mi-homme, mi-cyborg, produite mécaniquement par les avancées de la technoscience. En réalité il n’y a là qu’un nouveau rêve fasciste, la perspective d’une nouvelle humanité pour le futur, régénérée, supérieure etc… Bostrom mais aussi les autres prospectivistes, constituent, comme Marinetti en son temps avec le futurisme, une forme d’avant-garde, l’avant-garde du fascisme 2.0, celui qui se développera dans les temps à venir et que les décideurs contemporains appellent de leurs vœux.


Prospectivisme et fascisme 2.0


Car il ne faut pas s’y tromper, partout sur la planète, mais aussi au sein des plus hautes sphères dirigeantes, la séduction pour le projet totalitaire d’une humanité régénérée, d’un Etat mondial capable de contrôler l’ensemble des rapports politiques et sociaux, est à la mode. Au sein de ce que nous avons appelé les « appareils idéologiques de l’Etat du futur », à la Rand Corporation, au Santa-fé institute, au MIT, à l’Institut pour le futur de l’humanité de l’université d’Oxford mais aussi dans tous les cabinets prospectivistes des grandes firmes nationales et internationales on se passionne pour l’utopie néo-futuriste. Les intellectuels de la Gauche prolétarienne qui avaient participé au numéro des Temps modernes, la revue de Jean-Paul Sartre sur le thème « Nouveau fascisme nouvelle démocratie » n’avaient pas tort : le fascisme ne vient pas d’en bas, de la base, il vient d’en haut, des « think tank » du futur alliés aux différents pouvoirs d’Etat, partout sur la planète.

Avec le paradigme de l’accélération en poche, en marchant sur les traces d’Alvin Toffler, l’élite de l’intelligence mondiale travaille à dessiner les plans du futur, les scénarios de l’avenir, les modèles de la vie de demain. Or si tous ces scénarii étaient fondés sur une recherche authentique, une interrogation véritable sur l’avenir incertain, – sur ce qu’Aristote appelait les « futurs contingents » dans De L’Interprétation –, il n’y aurait rien à redire. Mais, dans la mesure où l’image du futur « heureux » est constituée à l’avance, où le modèle du futur est en quelque manière préfabriqué, on ne peut que douter de la validité et du caractère bienveillant de ces réflexions.

Les prospectives futuristes, – que ce soient celles de Jacques Attali avec son modèle de « Gouvernement mondial fédéral » imaginé dans Demain qui gouvernera le monde ? (2011) ou de Nick Bostrom qui se plaît à rêver d’une nouvelle ère, celle de l’ « explosion de l’Intelligence Artificielle » dans Super Intelligence (2017) –, constituent moins des pistes pour la réflexion sur l’avenir que des prophéties autoréalisatrices. En réalité Jacques Attali aspire ardemment à l’avènement du futur Etat mondial dont il croit avec une certaine naïveté qu’il sera la panacée à tous les problèmes, toutes les contradictions liées à la mondialisation hyperaccélérée. De même Nick Bostrom appelle de ses vœux l’émergence d’une nouvelle humanité, super intelligente, ayant opéré la symbiose avec l’intelligence artificielle. Nick Bostrom souhaite même que l’intelligence artificielle prenne le pouvoir, la question n’étant plus « quand » mais « comment » s’adapter au mieux à l’avènement de la nouvelle ère, entièrement contrôlée par le nouveau pouvoir numérique.

C’est à ce niveau précis que l’on voit converger toutes les forces, toutes les directives pour la constitution d’un nouveau futur, totalement autoritaire et qui ne laissera aucune place ni à l’initiative ni à la décision humaine. Exit le discours sur la liberté individuelle et les droits de homme. Bienvenue dans le monde nouveau du contrôle total. Avec le paradigme de l’accélération on court à grandes enjambées vers un futur entièrement administré, une société de surveillance absolue, où l’intelligence artificielle serait en quelque manière au service de l’Etat global mondial, pour le plus grand bonheur des peuples, évidemment.

Un documentaire récent de Sylvain Louvet, intitulé Tous surveillés-7 milliards de suspects met en lumière les liens qui unissent les pouvoirs publics aux grandes entreprises productrices de logiciels de reconnaissance faciale, à l’univers de l’Intelligence artificielle, la fameuse IA. La Chine de XI Jin Ping y apparaît comme étant à la pointe de la « dictature numérique » 4 avec ses 600 millions de caméras, et son système de « crédit social » qu’elle tente d’exporter à travers les « Nouvelles Routes numériques de la soie » – un joli nom pour désigner le marché du contrôle des populations par les technologies de pointe. Il ne manque à cet intéressant documentaire que l’analyse du discours prospectiviste pour comprendre où ces politiques d’Etat vont nous mener. Fusionnant avec l’utopie de l’Etat mondial du futur, celles de l’Intelligence Artificielle et de la transhumanité convergent pour former l’un des plus incroyables projets qui ait jamais été imaginé : celui d’une société mondiale eugéniste entièrement contrôlée numériquement. Marinetti et Mussolini en rêvaient, les appareils idéologiques d’Etat du futur sont en train de le réaliser.

Peu importe d’ailleurs que ces intellectuels ou ces institutions futuristes soient de bonne ou de mauvaise foi. Peu importe que Jacques Attali pense participer avec son association « Positive planète » et ses ouvrages de prospective à la construction d’un « Grand Etat mondial » de type keynésien destiné à faire face aux crises et à soulager les pauvres de leurs misères. Peu importe aussi que Nick Bostrom soit persuadé de rendre l’humanité augmentée, pucée, surveillée, plus grande et plus heureuse. Peu importe également que La Fondation Bill et Melinda Gates 5 se comprenne comme essentiellement philanthropique et tournée vers les autres. Peu importe enfin que les autorités publiques mettent en place des outils de surveillance partout dans l’espace public pour assurer notre sécurité. L’Enfer est pavé de bonnes intentions.

Pire encore il semble qu’il y ait dans toute cette histoire une sorte de « Ruse de la raison fasciste », comparable à ce que Hegel avait appelé dans La Raison dans l’histoire, la « Ruse de la raison ». Pris individuellement chaque prospectiviste, chaque décideur, chaque idéologue du futur a le sentiment de poursuivre des buts qui correspondent à ses centres d’intérêts personnels : soulager la misère pour Jacques Attali, faire bénéficier l’humanité des progrès de la technologie pour Nick Bostrom, soigner la population mondiale en universalisant les vaccins du futur pour Bill Gates, augmenter la sécurité de la population pour les pouvoirs publics qui travaillent main dans la main avec les grands groupes de sécurités et d’armement sur les questions de terrorisme. Mais en réalité tous travaillent à l’établissement d’un projet de domination du monde qui les dépasse totalement. Ils ne sont que des marionnettes, des pions semi-conscients, participant à un projet délétère, celui de l’avènement d’une nouvelle ère, celle du fascisme numérique d’Etat.


Le Covid-19 et le fascisme numérique d’Etat


Bien que la crise du Covid-19 manifeste, comme nous avons déjà eu l’occasion de le montrer, une profonde défaillance du pouvoir d’Etat, qui s’est littéralement liquéfié pour reprendre le vocabulaire de Zygmunt Bauman, elle est aussi, paradoxalement, l’occasion pour le grand projet de domination des peuples, de reprendre de la vigueur, de l’élan, de la force. Loin d’analyser la crise comme le produit des conséquences liées à l’hyperaccélération mondiale, les dirigeants de la modernité liquide semblent décidés à faire avancer encore le projet de mainmise du pouvoir sur les populations.

En France on ne parle plus aujourd’hui que de traçage numérique des personnes atteintes de Covid-19, – via l’application StopCovid – avec toutes les dérives que cela suppose en termes de surveillance généralisée. Il n’est peut-être pas loin le temps où les malades du Covid-19, – un peu comme les personnes malades dans le roman d’anticipation-fiction de Kurt Steiner, Brebis galeuses, – seront poursuivies, voire, éventuellement retirées de la circulation sociale. A cela on peut ajouter la commande massive par le gouvernement français de 650 drônes, en sortie de confinement, pour contrôler la population et ce n’est certainement qu’un début. La France marche dans les pas de la Chine. Par l’intermédiaire du « biopouvoir » théorisé en son temps par Michel Foucault, c’est-à-dire du pouvoir sur  la vie « des corps et la population », les stratégies de domination du monde vont se renforcer, parallèlement au développement à venir des nouvelles technologies numériques. L’avenir de nos dirigeants est à celui qui réussira la meilleure synthèse entre biopouvoir, modernité liquide et contrôle numérique fascisant des populations.

Non contents donc d’avoir envoyé, – avec leur utopie dangereuse de l’accélération croissante des échanges mondiaux –, la voiture de l’économie mondiale dans le fossé, les décideurs de l’ère de la modernité liquide voudraient bien se refaire une santé publique sur le dos de la « révolution numérique » dont ils ont tant chanté les louanges. En sortie de crise, plutôt de remettre en cause les fondements hyperaccélérés de la mondialisation, les gouvernants « orientés futurs » souhaiteront mettre en place les institutions d’un contrôle mondial renforcé. Déjà Emmanuel Macron, le président de l’accélération, nous promet plus de drones et plus d’UE, pour notre salut, bien évidemment.

Peu importe que la voiture sociale ait versé, comme le bolide de Marinetti, dans le fossé : « Oh, maternel fossé, à moitié plein d’une eau vaseuse ! Fossé d’usine ! J’ai savouré à pleine bouche ta boue fortifiante ». Savourons l’échouage de notre civilisation avec le Covid-19. Ne nous inquiétons pas, ne nous laissons pas aller au pessimisme, car d’énormes « éperviers de fer » nous dit Le Manifeste du futurisme, viendront repêcher « l’automobile, pareille à un grand requin embourbé », après avoir abandonné « sa lourde carrosserie de bon sens et son capitonnage de confort ». Sauf que les « éperviers de fers » ne sont plus les grues d’hier, ce sont les outils de l’intelligence artificielle de demain et les grandes institutions de l’Etat mondial en devenir. Ce sont ces structures-là qui sont censées nous sortir de l’ornière. Quant au « bon sens », il est clair que nos dirigeants l’ont abandonné depuis longtemps.

En sortie de crise, loin de remettre en cause le logiciel de la « mondialisation heureuse » l’establishment de la modernité voudra nous vendre plus de mondialisation, plus de révolution numérique, plus d’intelligence artificielle, plus de logiciels de reconnaissance faciale, plus d’Etat global, dans le but officiel de stabiliser les risques liés à l’hyper-accélération. Jamais les décideurs ne renonceront aux gigantesques profits que cette mondialisation a rendus possibles. Jamais ils ne voudront admettre leur erreur. Pour résister aux effets destructeurs de la chimère économique qu’ils ont eux-mêmes créée, ils proposeront d’accélérer la construction de la nouvelle chimère politique, celle de l’Etat mondial appuyé sur les nouvelles technologies liberticides.

Bien sûr ce ne sera pas facile, car chaque Etat, à l’intérieur de ce mouvement de centrifugeuse accéléré qu’est la mondialisation, voudra prendre la direction des opérations. Entre la Chine et les Etats-Unis la lutte sera rude pour prendre le leadership du monde futur. L’Europe, toujours à la peine, de plus en plus affaiblie, devra choisir son camp. Mais peu importe, l’essentiel est que tous les dirigeants et les peuples adhèrent au projet d’unification global du monde, qu’ils adhèrent aux valeurs de la société de l’éphémère de Toffler, qu’ils se rangent du côté de l’ordre numérique, du transhumain, de l’Intelligence artificielle de Nick Bostrom, qu’ils soient, un jour, prêts à voter pour l’Etat fédéral mondial de Jacques Attali.


Stratégie de rupture et futuro-fascisme


Nous sommes à la croisée des chemins. Devant nous s’ouvrent plusieurs routes. D’une part celle, autoritaire et totalitaire, de l’Etat mondial du futur. Pour construire cette route, pour mener à bien ce grand chantier, des forces intellectuelles et matérielles considérables se sont réunies et agglomérées. Elles forment ce que nous avons appelé les « appareils idéologiques d’Etat du futur ». Avec les prospectivistes elles ont trouvé leur avant-garde, leur fer de lance. Face à l’incertitude grandissante du monde – incertitude que la religion du futur, avec son culte de l’accélération, a largement contribué à accroitre – elles proposent des solutions très inquiétantes de contrôle autoritaire des populations.

D’autre part on voit émerger avec les revendications autour de la démondialisation, de la décroissance, des circuits courts ou des exigences de contrôle drastique des nouvelles technologies, mais aussi autour des revendications politiques pour plus de démocratie directe, un chemin alternatif pour l’avenir de l’humanité. Plutôt que de chercher en permanence à contrôler un processus incontrôlable, en accélération croissante, il nous faut aujourd’hui réfléchir à la réunion de toutes les forces capables de résister à la mondialisation destructrice, à son idéal totalitaire. Il faut aussi être capable de constituer une sorte de Front uni contre le fascisme qui vient du futur, le fascisme numérique, le futuro-fascisme des prospectivistes, comme il y eut en son temps une stratégie de Front populaire, pour faire pièce au fascisme ancien.

L’initiative de Michel Onfray, de constituer une revue, Front populaire, destinée à réunir les résistants à la modernité liquide, à ce qu’il appelle le « populicide » en marche – c’est-à-dire la destruction du peuple en temps réel – va dans le bon sens. Elle peut constituer un point d’ancrage, de résistance au totalitarisme qui ne cesse de se renforcer, détruisant de plus en plus nos vies, au fur et à mesure que le pouvoir est confisqué au peuple, par une technocratie prédatrice.

Dans cette perspective aussi, l’outil du référendum d’initiative populaire – tel qu’il était proposé par le mouvement des gilets jaunes – peut être utile. Il constituerait un gain de pouvoir véritable au plan démocratique, une autonomie retrouvée du peuple. Il faut en effet faire confiance au peuple, à son bon sens, à la compréhension naturelle de ses intérêts immédiats. Il est temps de redonner la parole au peuple, celui qui en première ligne dans la crise du Covid, celui qui fait des masques, qui offre des blouses aux soignants. Il est temps de redonner la parole au peuple. C’est l’une des clés de la réussite politique de la sortie de crise.

Il n’est pas étonnant sous ce rapport qu’Emmanuel Macron, tout nourri du paradigme de l’accélération, de l’innovation et de la futurologie de Jacques Attali, se soit montré si violent à l’égard du mouvement des gilets jaunes. Les « gilets jaunes » représentaient précisément le passé que la France du futur, de l’innovation, de l’avenir, celle qui est connectée à la mondialisation, voulait oublier. Cela ne pouvait être que des ploucs, des arriérés, des provinciaux débiles, des gens « qui ne sont rien » et puis finalement des « chemises brunes » – dixit Bernard Henri Lévy. Tous les moyens de la violence d’Etat ont pu, dès lors, leur être appliqués, sans retenue. On a pu leur crever les yeux, leur arracher les mains, les enfermer à tour de bras. Le bilan de l’opération de répression du mouvement social est à peine croyable : 12107 personnes interpellées, 2495 manifestants blessés, 2000 condamnés, 24 éborgnés, 11 morts, 5 mains arrachées… Contre le retour d’un fascisme ancien fantasmé l’élite politique qui dessine les contours d’un véritable fascisme à venir ne pouvait réagir que par une violence extrême qui n’est pas sans rappeler les méthodes du fascisme « old school ».

Incroyable paradoxe que celui de ces dirigeants autoproclamés « modernes » qui au nom d’un futur illusoire finissent par se rêver en « dandy antifascistes », allant jusqu’à prendre des mesures policières typiquement fascistes pour lutter contre un mouvement qui se contentait de réclamer une augmentation du pouvoir d’achat, la diminution du prix de l’essence et la fin de la réglementation de la vitesse automobile à 80 km/heure. Mais ce n’est un paradoxe que si l’on ne comprend pas que le fascisme du futur ou fascisme 2.0 doit inventer sa propre mythologie de résistance au fascisme afin de pouvoir imposer son agenda, ses réformes antisociales, ses « ajustements structurels » à la société ancienne.

Pour imposer l’ensemble de la panoplie de la mondialisation hyper-accélérée il faut avoir le beau rôle et s’inventer des ennemis que l’on réprime avec la plus grande violence. Le fascisme 2.0 a besoin de se draper dans l’antifascisme pour survivre. Tout pour l’UE, le « Global gouvernement », la « mondialisation heureuse », l’ « humanité augmentée », la société de contrôle, rien pour les « sans-dents », les gilets jaunes, les « locaux » dont parle Zygmunt Bauman dans Le Coût humain de la mondialisation : tels sont les mantras de nos gouvernants dans la période de la modernité liquide. Enfin si, quand même, pour les gilets jaunes, il y a les LBD40…

Dans son Manifeste du futurisme Marinetti appelait de ses vœux une nouvelle ère, celle du « Centaure », avec sa cohorte de destruction, de vitesse, de fer, de feu et de sang. On a vu ce que ce genre de pensée avait pu produire comme dégâts dans l’histoire du XXeme siècle. Marinetti aurait sans doute adoré l’ère du fascisme numérique d’Etat qui s’ouvre devant nous en ce début de XXIeme siècle. Espérons que nous serons capables de construire, à l’occasion de la crise du Covid-19, une autre ère, que nous appellerons celle de l’entraide, en hommage à Pierre Kropotkine qui écrivit il y a bien longtemps un formidable ouvrage : L’Entraide, un facteur de l’évolution. L’entraide c’est l’idée antifasciste par excellence !

 

Michael Paraire le 02/05/2020

 

  1. – Sur la faiblesse numérique des groupuscules du fascisme historique voir dans Pierre Pujol, Mon Cousin le fasciste, la description du « camp d’été » fasciste avec ses « dizaines de militants » pp. 41-42 ou la commémoration d’une stèle de l’OAS avec son « public qui n’est plus en âge de s’y rendre à pied » pp.48-49.

  2. – Max Gallo, L’Italie de Mussolini, vingt ans d’ère fasciste, livre 1, « les origines du fascisme et la conquête du pouvoir », chapitre II, « les malheurs de la guerre ».

  3. – Sur l’idéal fasciste de l’Etat total, voir Mussolini cité par Max Gallo dans L’Italie de Mussolini, livre 2, chap. V : « Anti-individualiste, la conception fasciste est faite pour l’Etat…Tout est dans l’Etat, rien d’humain ou de spirituel n’existe en dehors de l’Etat. Dans ce sens le fascisme est totalitaire […] L’Etat est l’absolu. Ni groupement, ni individu en dehors de l’Etat…. L’Etat fasciste est une volonté de puissance et de domination. »

  4. – Dans le documentaire Sylvain Louvet explique comment Xi Jin Ping a mis en place dès les « jeux de Pékin » un système totalitaire de surveillance très efficace. Le fait que la Chine soit à la pointe des programmes de dictature numérique moderne n’est sans doute pas étranger aux méthodes de dictature « démocratique » mis en place sous l’ère maoïste (culte du chef, dénonciation sur la place publique des individus « déviants », développement de camps de rééducation idéologiques etc...).

  5. – Pour une critique intéressante de l’ambivalence du fonctionnement de la Fondation Bill et Melinda Gates on lira avec profit Lionel Astruc, L’Art de la fausse générosité. La fondation Bill et Melinda Gates, (2019). Lionel Astruc y explique notamment comment, sous couvert de philanthropie, Bill Gates investit via sa fondation dans les groupes d’armement et les grands groupes agroalimentaires (Coca cola, Monsanto). Il met également clairement en cause l’obsession technologique du fondateur de Microsoft.